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En Tunisie, les agricultrices à la conquête de la propriété et des marchés
Les agricultrices tunisiennes s’organisent pour accéder à la propriété foncière et conquérir les marchés agricoles. Enjeux économiques, droits, coopératives et autonomisation des femmes rurales en Tunisie.

Longtemps invisibilisées, les agricultrices tunisiennes jouent pourtant un rôle central dans l’économie rurale. Elles sèment, récoltent, transforment, conditionnent et commercialisent une part essentielle de la production agricole du pays. Pourtant, leur accès à la propriété foncière, aux marchés structurés et aux circuits de décision reste limité. Depuis quelques années, un mouvement profond est à l’œuvre : les femmes rurales s’organisent, revendiquent des droits sur la terre et développent de nouvelles stratégies économiques pour accéder aux marchés et sécuriser leurs revenus.
Les femmes et l’agriculture en Tunisie : une présence massive, une reconnaissance limitée
Les femmes représentent une part importante de la main-d’œuvre agricole en Tunisie, en particulier dans les zones rurales. Elles interviennent à toutes les étapes de la chaîne de valeur agricole, souvent dans des conditions précaires : travail saisonnier, rémunération journalière instable, absence de protection sociale.
Malgré cette contribution essentielle, elles demeurent largement exclues de la propriété foncière. La majorité des terres agricoles sont enregistrées au nom d’hommes, ce qui empêche les femmes d’accéder à des leviers économiques déterminants comme le crédit, les aides publiques ou les contrats commerciaux.
La propriété foncière, un enjeu clé pour l’autonomie économique des agricultrices
La question de la terre est centrale. Sans droits sécurisés sur les parcelles qu’elles cultivent, les agricultrices restent dépendantes de décisions familiales ou communautaires. Cette dépendance limite leur capacité à investir, à moderniser leur production ou à s’inscrire dans des projets agricoles de long terme.
Le régime successoral et les normes sociales jouent un rôle déterminant dans cette exclusion. Dans la pratique, les femmes héritent rarement de terres agricoles ou renoncent à leurs droits au profit de leurs frères. Ce déséquilibre structurel contribue à maintenir les femmes rurales dans des positions économiques subalternes.
L’accès à la propriété, ou à des formes sécurisées de droits fonciers, change radicalement la donne. Il permet aux femmes de planifier, d’investir, de transmettre leur activité et de renforcer leur pouvoir de négociation sur les marchés.
Héritage et égalité : un débat aux conséquences très concrètes
En Tunisie, le débat sur l’égalité successorale dépasse largement le cadre juridique ou symbolique. Pour les agricultrices, il s’agit d’un enjeu économique majeur. L’absence d’égalité dans l’héritage se traduit directement par une inégalité d’accès aux ressources productives.
Même lorsque des réformes sont discutées ou proposées, leur application reste incertaine et leur acceptation sociale variable. Cette situation crée un climat d’instabilité juridique qui freine les initiatives économiques portées par les femmes rurales et renforce leur vulnérabilité.
Accéder aux marchés : de l’informel à l’autonomie économique
Au-delà de la terre, les agricultrices tunisiennes mènent une autre bataille décisive : celle de l’accès aux marchés. Longtemps cantonnées à la vente informelle ou à la dépendance vis-à-vis d’intermédiaires, elles développent aujourd’hui de nouvelles stratégies collectives.
Les coopératives et groupements féminins agricoles
La création de groupements agricoles féminins constitue l’un des leviers les plus efficaces. En se regroupant, les agricultrices mutualisent les coûts, améliorent la qualité des produits, renforcent leur capacité de négociation et accèdent à de nouveaux débouchés commerciaux.
Ces structures permettent également de développer des compétences en gestion, en gouvernance locale et en commercialisation, tout en renforçant la solidarité entre femmes rurales.
Monter en gamme : transformation et valeur ajoutée
De plus en plus d’agricultrices investissent dans la transformation des produits agricoles : huiles, dérivés de dattes, produits artisanaux, plantes aromatiques ou alimentaires transformés. Cette montée en gamme permet de capter davantage de valeur ajoutée et de réduire la dépendance aux marchés de gros.
Le conditionnement, la traçabilité et la mise en récit du territoire deviennent des outils essentiels pour accéder à des marchés plus rémunérateurs, notamment urbains.
Formalisation : opportunité et contrainte
La formalisation des activités agricoles féminines ouvre l’accès à certains programmes d’appui, à des financements et à des partenariats commerciaux. Mais elle peut aussi créer de nouvelles contraintes : démarches administratives complexes, charges financières, manque d’accompagnement adapté aux réalités rurales.
Sans politiques publiques inclusives et services de proximité, la formalisation risque de bénéficier à une minorité, laissant de nombreuses agricultrices à l’écart.
Terre, marché et pouvoir : une transformation en profondeur
La conquête de la propriété foncière et des marchés par les agricultrices tunisiennes n’est pas seulement une question économique. Elle redéfinit les rapports de pouvoir dans les familles, les communautés et les territoires ruraux.
Disposer d’une terre ou d’un accès direct au marché, c’est pouvoir décider : quoi produire, comment vendre, comment investir et à qui transmettre. Cette transformation progressive contribue à faire émerger de nouvelles figures de leadership féminin rural, porteuses d’un développement agricole plus équitable et durable.
Un enjeu stratégique pour l’avenir de l’agriculture tunisienne
Soutenir les agricultrices, sécuriser leurs droits fonciers et faciliter leur accès aux marchés n’est pas une question marginale. C’est un enjeu stratégique pour la sécurité alimentaire, le développement rural et la justice sociale en Tunisie.
L’avenir de l’agriculture tunisienne passe aussi par la reconnaissance pleine et entière du rôle économique des femmes rurales.